samedi 28 août 2010

un texte de Jean Palou publié dans La Brèche




À PROPOS D'UN GISANT DE L'HOTEL JACQUES CUER, À BOURGES

Le visiteur qui parcourt les salles de l'Hôtel Jacques Cuer, à Bourges, peut admirer le tombeau du duc Jean de Berry, provenant de l'ancienne Sainte-Chapelle des ducs de cette province. Aux pieds d'un des gisants (celui de la femme de Jean de Berry), se trouve un petit ours et les guides expliquent cette présence insolite en disant que la duchesse se nommait “ Ursula ” ce qui serait une allégorie.

L'explication nous semble tout autre car il s'agit, à notre avis, d'un symbole transposé (dégénéré) en allégorie.

Le plus ancien évêque de Bourges (légendaire sans doute, mais dans chaque légende il y a une étincelle de vérité traditionnelle) se nomme Saint-Oursin ou Saint-Ursin. Or il faut savoir que l'oursin était considéré en Occident dans les temps pré-chrétiens et même pendant le haut-moyen-âge, non seulement comme l'œuf du monde, mais - ce qui est l'évidence - comme le symbole de l'immortalité. On trouva même dans des sépultures gallo-romaines, à Saintes, à Saint-Michel du Mont Mercure, des vases de terre ou de verre portant le nom latin “ echinus ” (oursin). Des tumuli fouillés ont révélé aussi des oursins fossiles. Des tombeaux du VIe siècle en contenaient encore. L'oursin considéré par les Druides - par assimilation avec l'œuf de serpent - comme par les Chrétiens, à l'œuf cosmique, représente le Principe de la Vie, soit le germe divin. On comprend alors que les hommes l'aient enterré avec leurs semblables. Bien plus tard, les Albigeois du XIIe siècle avaient comme symbole du Verbe fait homme - outre le Poisson, le Vase et la Colombe - l'Oursin : la coquille était l'Humanité visible et l'animal la Divinité cachée, symbole qui se retrouve dans l'amande qui entoure le Christ en gloire de maintes cathédrales du Moyen-Age occidental (Chartres par exemple). Les Croisés ramenaient de Terre Sainte des oursins fossiles appelés “ pierres de Judée ” auxquels on prêtait des vertus particulières. L'hermétisme s'empara de l'oursin pour en faire l'image de l'hémisphère nord du globe ce qui n'est pas sans relation avec la tradition hyperboréenne non plus qu'avec la colonne Nord de la Maçonnerie, les cinq branches de l'oursin et l'étoile flamboyante. Il n'en reste pas moins vrai que l'oursin reste au Moyen-Age le symbole de la renaissance après la mort initiatique ce qui se retrouve dans une “ Old charge ” de 1375, soit un des plus anciens textes de la Maçonnerie opérative.

On voit dès lors comment de l'oursin, les contemporains de Jean de Berry, déjà dégénérés traditionnellement parlant (nous sommes au XVe siècle, soit après la déchéance apparente de l'Ordre du Temple qui marque la fin de l'ésotérisme catholique), sont passés à la représentation d'un ours sous les pieds d'un gisant, gage de l'immortalité placé sur un tombeau.

Nous avons peut-être été trop long sur ce sujet, au demeurant assez mince, mais nous avons surtout voulu montrer comment l'oubli des principes traditionnels altère la représentation figurative du symbole.

(Jean Palou. La Brèche numéro 2, mai 1962.)

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