mercredi 11 août 2010

préface de Bernard Roger pour une exposition de Jorge Camacho




Le Ton haut

Le cri s'étale sur la fenêtre longtemps fermée : qu'était donc devenue la forêt? Un signe nouveau l'a fait resurgir parmi nous. L'ombre du rire y volette entre les feuilles de métal précieux. Le dernier coup de minuit est en train de sonner et tout repose dans l'acte en or, mais il est encore impossible de dire à quelle fraction de seconde la porte va s'ouvrir. Derrière chuchotent les velours des douze princesses dansantes : « Le chaos métallique produit des mains de la Nature contient en soi tous les métaux et n'est point métal. Il contient l'or, l'argent et le mercure; il n'est pourtant ni or, ni argent, ni mercure. »
Le duel n'a pas encore eu lieu, mais il ne saurait tarder, tant le voile lascivement se délace. Des noms fulgurants sont prononcés dans la haute atmosphère, auxquels répondent les échos très anciens des cavernes de la terre, comme le long d'un fil d'or tendu du Zénith au Nadir.
Dans l'air tout proche l'enclume du forgeron invisible résonne : la rosée calcine le crâne du vieux Saturne à l'instant où la lune se lève et regarde le cristal. Elle n'a pas encore été entendue, mais le son a pénétré tout en entier dans le ciel jaune. C'est la prémonition des déserts où l'on navigue d'un trait poussé par la voile d'Artimon, semés des volcans miniatures où luisent des yeux rouges, aux versants émaillés de la floraison multicolore des laves. À l'horizon l'étoile cache l'arbre, elle est comme ses racines, tournées vers le ciel. Derrière elle le soleil dort, dans son berceau d'écailles de poisson : « Le soleil est formé de la plus pure partie de la matière première, dans laquelle la terre et le feu dominent. »
En vérité, le voyageur est déjà sur la route : il est le familier des grands animaux à métamorphoses et des mots animés des forêts d'étain. Il entend la fontaine qui coule à trois pas dans la futaie, aux paroles ruisselantes de rayons d'aube, dans lesquelles la mémoire s'étend jusqu'aux premiers âges des choses. Avec lenteur, il approche des falaises métalliques aux cassures brillantes, mais déjà dans la joie sa démarche l'a conduit au carrefour transparent où a lieu la rencontre du monde intérieur et de l'intérieur du monde.

Bernard Roger, 1969

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