vendredi 20 août 2010

BERNARD ROGER (né en 1924)

DE LA DAME DE L'ŒUVRE

Noire et belle, son regard déroule l'ombre du parc : cachée au griffon des fontaines, aux angles des futaies. Le jour elle joue parmi les charmes des bois, depuis la fraîcheur des mousses, à s'élever dans les feuilles frivoles.

La nuit elle descend de la lumière de la lune: blanche et grave elle sourit pourtant aux couleurs des lucioles et elle s'émeut à leurs caresses.

Elle est l'océan où se baigne le monde, un félin courant dans la forêt, la rosée douce à la terre, le feu qui la dévore. Elle n'est rien, et tout vient d'elle. Elle était avant le premier rocher. Elle est toujours plus jeune que la seconde présente.

Reine du rythme premier, d'avant le commencement des temps, elle a pour miroir les lacs nocturnes, pour palais le centre des métamorphoses aux doigts d'agate où la mémoire se perd: elle ouvre soudain ses portes aux formes frémissantes pour les habiller d'existences légères, voiles de brouillard dont elle fait ses caprices.

Rivière aux transparences sombres, elle glisse entre les arbres avec indifférence. Dans son eau âpre et douce le corps se noie avec délice, parmi les velours des souffles : elle tue pour faire naître, violente et tendre.

Son logis n'est nulle part. Elle y réside entre les ténèbres et la lumière, entre la terre et le feu. Elle y mène au temps prédit de tous temps celui qui la cherche avec amour. Elle est terre contenant tout feu, ténèbre contenant toute lumière, étoile du Nord, espoir du voyageur. Elle-même est le voyage. Elle-même la voyeuse, elle qu'aucun lieu ne saurait fixer, aucun lien réaliser, troublante et folle aux yeux du monde : Seule Réelle.

Dame des deux crépuscules, elle est l'entrée de la nuit et l'annonce des aubes toujours nouvelles : porte du mystère, qui s'éveille amante au coucher du soleil, s'endort vierge quand le jour vient couvrir les étoiles.

Dame de la tour où les merveilles de tous les mondes se cachent, elle entre dans le rêve du somnambule dont elle fait le veilleur qui la trouve en face de lui vivante et somptueuse.

(Bernard Roger, Juillet 1971. Bulletin de Liaison Surréaliste )

2 commentaires:

  1. .
    Merci mille fois, M. Nadeau, d’avoir retranscrit ce joli poème ‘alchimisant’.

    Je ne connaissais B. Roger que par sa présentation d’une œuvre du Cosmopolite.

    -Carl Lavoie

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  2. Merci à vous Carl Lavoie pour ce commentaire et soyez le bienvenu.

    De Bernard Roger, je ne peux que vous conseiller la lecture de son livre intitulé À la découverte de l'alchimie (l'art d'Hermès à travers contes, légendes, histoire et rituels maçonniques),
    publié aux éditions Dangles.

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